Avant de voir le pont, on l'entend. Entre les câbles qui vibrent et la grille métallique des voies de gauche, où les roues se mettent à chanter, il ne se tait jamais. Tous les Lisboètes connaissent ce ronronnement grave. Il y a soixante ans, il n'existait pas.

Avant 1966, la rive sud était à un bateau de Lisbonne

Avant le pont, aller de Lisbonne à la rive sud voulait dire prendre un bateau. En 1958, le gouvernement crée le bureau chargé du projet. Le contrat est signé en 1961, le chantier démarre le 5 novembre 1962 et dure quarante-cinq mois. Le 6 août 1966, le pont est inauguré, six mois avant la date prévue. Il a un coût humain : des milliers d'habitants du vallon d'Alcântara ont dû quitter leurs maisons.

Pour les Lisboètes qui restent, c'est une révolution. La Costa da Caparica, la serra da Arrábida et Sesimbra passent à portée de voiture. Et la route ne s'arrête pas là : de l'autre côté du fleuve part l'autoroute du sud, celle qui descend jusqu'en Algarve.

Un pont américain au bord du Tage

Le contrat est signé avec une entreprise américaine, United States Steel Export Company. L'American Bridge Company construit l'ouvrage. Les plans sortent d'un bureau new-yorkais, Steinman, Boynton, Gronquist & London, associé à Tudor Engineering, de San Francisco.

Ce passé américain se voit. L'orange vif et le tablier en treillis rappellent le Golden Gate. Son vrai cousin est pourtant le Bay Bridge de San Francisco : même constructeur, dessin voisin.

Les chiffres donnent le vertige. Le pont mesure 2 277 m, dont 1 013 m pour la seule travée centrale. Le tablier flotte à 70 m au-dessus du fleuve, soit plus de vingt étages, et les pylônes montent à environ 190 m.

De Salazar à la révolution des Œillets

Il naît sous le nom de pont Salazar, du chef du gouvernement de l'époque. Le 25 avril 1974, la révolution des Œillets met fin au régime. L'ouvrage prend alors la date du jour où tout a basculé, et la garde.

Sur l'autre rive, le Cristo Rei le regarde. Inauguré en 1959, il avait été promis par les évêques portugais pour le cas où le pays serait épargné par la Seconde Guerre mondiale. Deux monuments se font face par-dessus le Tage, l'un né d'un vœu de paix, l'autre d'une date de liberté. Lisbonne aime ces clins d'œil de l'histoire.

La route en haut, le train en bas

Six voies de circulation passent sur le tablier supérieur. En dessous, deux voies ferrées, prévues dès l'origine mais posées seulement en 1999, une trentaine d'années plus tard. Pour porter ce poids, les ingénieurs ont filé un second jeu de câbles au-dessus du premier, pendant que le pont restait en service.

En voiture, vous traversez dans le ronronnement. En train, le fleuve défile entre les poutres d'acier, et la traversée suffit à justifier le billet.

Le voir de près : Pilar 7, Cristo Rei et les terrasses

Le pont lui-même ne se visite pas : il n'y a pas de passage piéton, et personne ne vous laissera marcher entre les voitures. Une seule exception, quelques heures par an : en mars, le semi-marathon de Lisbonne ferme le pont à la circulation et les coureurs le franchissent à pied.

Pour vous en approcher, il y a le Pilar 7, à Alcântara, sur l'Avenida da Índia. Ouvert en 2017, il installe une exposition dans l'un des piliers qui soutiennent le tablier : la construction du pont en images et en réalité virtuelle. Un ascenseur monte ensuite à environ 80 m, jusqu'à un belvédère aux murs et au sol de verre, devant le vide et le fleuve. D'octobre à avril, il ouvre de 10 h à 18 h (dernière entrée à 17 h), et l'été jusqu'à 20 h. L'ascenseur est parfois à l'arrêt : vérifiez sur le site officiel avant d'y aller. Sinon, il reste l'escalier, et ses plus de trois cents marches.

Côté Lisbonne, trois endroits valent le détour :

  • Alcântara et la Doca de Santo Amaro, où les terrasses se trouvent littéralement sous le pont. Le LX Factory, ancien site industriel devenu quartier créatif, est à deux pas.
  • Belém, pour marcher le long du fleuve avec le pont devant vous.
  • La Praça do Comércio et le château Saint-Georges, pour la vue d'ensemble.

Côté Almada, montez au Cristo Rei : de là-haut, le pont est au premier plan et toute la ville s'étale derrière. Plus bas, le Cais do Ginjal, ancien quai industriel, aligne ses terrasses au bord de l'eau, face à Lisbonne.

À l'heure dorée, le soleil bas éclaire le pont par l'ouest. Depuis Belém ou Santo Amaro, vous l'avez en face de vous, tout en orange. Le meilleur point de vue n'est presque jamais sur le pont lui-même : au volant, on regarde la voiture de devant.

Après le pont, le sud

Si vous traversez le Tage, ne vous arrêtez pas à Almada. La Costa da Caparica est à une demi-heure de route, la serra da Arrábida et Sesimbra un peu plus loin. En continuant sur l'autoroute, vous arrivez en Algarve en trois heures environ. En hiver, c'est la bonne direction : le soleil que Lisbonne n'a pas toujours, et les plages presque pour vous.

Questions fréquentes

Le Pilar 7 est-il accessible quand l'ascenseur est en panne ?

Oui, par l'escalier du pilier, soit plus de vingt étages à monter.

Jusqu'où va le train qui passe sous la route ?

La ligne Fertagus part de Roma-Areeiro, à Lisbonne, et va jusqu'à Setúbal, en environ une heure.

Combien de véhicules traversent chaque jour ?

Environ 150 000, et 174 trains.

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